Nancy Huston, L'espèce fabulatrice
«Tous, nous échafaudons des romans pour raconter notre séjour sur terre. Mieux : nous sommes ces romans! MOI, JE est ma façon de (conce)voir l'ensemble de mes expériences.
La conscience n'est rien d'autre que le penchant prononcé de notre cerveau en faveur de ce qui est stable, continu, raisonnable et racontable.
Quand le MOI romancier défaille, n'arrive plus à conduire efficacement (et imperceptiblement) son travail de construction, d'ordonnance, d'invention, d'exclusion, d'interprétation, d'explication, etc., la réalité devient du n'importe quoi.
Dans les stades ultimes de la maladie d'Alzheimer, par exemple, nous continuons de parler, mais nous cessons d'interpréter. La personne est vivante, mais l'histoire de sa vie est terminée.
Où est le réel humain? Dans les fictions qui le constituent.
Nous sommes l'espèce fabulatrice.» p.27-28-29-30